mercredi 12 avril 2006
Vaisseau
La Caverne de Platon
extrait de la République - Livre VII ( ;) à Shakti )
Maintenant représente toi de la façon que voici
l'état de notre nature relativement à l'instruction et à l'ignorance.
Figure toi des hommes dans une demeure souterraine,
en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée
ouverte à la lumière; ces hommes sont là depuis leur enfance,
les jambes et le cou enchainés, de sorte qu'ils ne
peuvent ni bouger ni voir ailleurs que devant eux,
la chaîne les empéchant de tourner la tête; la lumière leur vient
d'un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux;
entre le feu et les prisonniers passe une route élevée :
imagine que le long de cette route est construit un petit mur,
pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes
dressent devant eux et au dessus desquelles ils font voir leurs merveilles.
Voilà, s'écria Glaucon, un étrange tableau et d'étranges prisonniers.
Ils nous ressemblent; et d'abord, penses-tu que dans une telle situation
ils aient jamais vu autre chose d'eux mêmes et de leurs voisins
que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face ?
Et comment, observa Glaucon,
s'ils sont forcées de rester la tête immobile durant toute leur vie ?
Et pour les objets qui défilent, n'en est-il pas de même ?
Sans contredit.
Si donc ils pouvaient s'entretenir ensemble ne penses-tu pas
qu'ils prendraient pour des objets réels les ombres qu'ils verraient ?
Il y a nécessité.
Et si la paroi du fond de la prison avait un écho,
chaque fois que l'un des porteurs parlerait, croiraient-ils entendre
autre chose que l'ombre qui passerait devant eux ?
Non, par Zeus !
Assurément de tels hommes n'attribueront de réalité
qu'aux ombres des objets fabriqués.
Considère maintenant ce qui leur arrivera naturellement
si on les délivre de leurs chaînes et qu'on les guérisse de leur ignorance.
Qu'on détache l'un de ces prisonniers,
qu'on le force à se dresser immédiatement, à tourner le cou, à marcher,
à lever les yeux vers la lumière :
en faisant tous ces mouvements, il souffrira
et l'éblouissement l'empêchera de distinguer ces objets
dont tout à l'heure il voyait les ombres.
Que crois-tu donc qu'il répondra si quelqu'un lui vient dire
qu'il n'a vu jusqu'alors que de vains fantômes,
mais qu'à présent, plus près de la réalité
et tourné vers des objets plus réels, il voit plus juste ?
Si, enfin, en lui montrant chacune des choses qui passent,
on l'oblige à force de questions, à dire ce que c'est ?
Ne penses-tu pas qu'il sera embarrassé,
et que les ombres qu'il voyait tout à l'heure lui paraîtront
plus vraies que les objets qu'on lui montre maintenant ?
Et si on le force à regarder la lumière elle même,
ses yeux n'en seront-ils pas blessés?
N'en fuira-t-il pas la vue pour retourner aux choses qu'il peut regarder,
et ne croira-t-il pas que ces dernières sont réellement plus distinctes
que celles qu'on lui montre?
Assurément !
Et si on l'arrache de sa caverne par force,
qu'on lui fasse gravir la montée rude et escarpée, et qu'on ne le lâche
pas avant de l'avoir trainé jusqu'à la lumière du soleil,
ne souffrira-t-il pas vivement, et ne se plaindra-t-il pas de ces violences?
Et lorsqu'il sera parvenu à la lumière, pourra-t-il,
les yeux tout éblouis par son éclat, distinguer une
seule des choses que maintenant nous appelons vraies ?
Il ne le pourra pas, du moins dès l'abord.
Il aura je pense besoin d'habitude pour voir les objets de la région supérieure.
D'abord, ce seront les ombres qu'il distinguera le plus facilement,
puis les images des hommes et des autres objets
qui se reflètent dans les eaux, ensuite les objets eux-mêmes.
Après celà, il pourra, affrontant la clarté des astres et de la lune,
contempler plus facilement pendant la nuit les corps célestes
et le ciel lui même, que pendant le jour le soleil et sa lumière.
A la fin j'imagine, ce sera le soleil - non ses vaines images
réfléchies dans les eaux ou en quelque autre endroit -
mais le soleil lui-même à sa vraie place,
qu'il pourra voir et contempler tel qu'il est.
Nécessairement !
Après celà, il en viendra à conclure au sujet du soleil,
que c'est lui qui fait les saisons et les années,
qui gouverne tout dans le monde visible, et qui,
d'une certaine manière est la cause de tout ce qu'il voyait
avec ses compagnons dans la caverne.
Or donc, se souvenant de sa première demeure,
de la sagesse que l'on y professe, et de ceux qui
furent ses compagnons de captivité,
ne crois-tu pas qu'il se réjouira du changement et plaindra ces derniers?
Si, certes.
Et s'ils se décernaient entre eux louanges et honneurs,
s'ils avaient des récompenses pour celui qui saisissait de
l'oeil le plus vif le passage des ombres,
qui se rappelait le mieux celles qui avaient coutume
de venir les premières ou les dernières, ou de marcher ensemble,
et qui par là était le plus habile à deviner leur apparition,
penses-tu que notre homme fût jaloux de ces distinctions,
et qu'il portât envie à ceux qui, parmi les prisonniers,
sont honorés et puissants?
Ou bien comme ce héros d'Homère,
ne préféra-t-il pas mille fois n'être qu'un valet de charrue,
au service d'un pauvre laboureur,
et souffrir tout au monde plutôt que de revenir
à ses anciennes illusions de vivre comme il vivait ?
Je suis de ton avis, dit Glaucon,
il préfèrera tout souffrir plutôt que de vivre de cette façon là.
Imagine encore que cet homme redescende dans la caverne
et aille s'asseoir à son ancienne place :
n'aura-t-il pas les yeux aveuglés par les ténèbres
en venant brusquement du plein soleil?
Et s'il lui faut entrer de nouveau en copétition,
pour juger ces ombres, avec les prisonniers
qui n'ont point quitté leurs chaînes,
dans le moment où sa vue est encore confuse
et avant que ses yeux ne se soient remis
(or l'accoutumance à l'obscurité demandera un temps assez long),
n'apprêtera-t-il pas à rire à ses dépens,
et ne diront-ils pas qu'étant allé là-haut,
il en est revenu avec la vue ruinée,
de sorte que ce n'est même pas la peine d'essayer d'y monter?
Et si quelqu'un tente de les délier et de les conduire en haut,
et qu'ils le puissent tenir en leurs mains et tuer, ne le tueront-ils pas ?
Sans aucun doute.
Maintenant, mon cher Glaucon,
il faut appliquer point par point cette image à ce que nous avons dit plus haut,
comparer le monde que nous découvre la vue au séjour de la prison
et la lumière du feu qui l'éclaire, à la puissance du soleil.
Quant à la montée dans la région supérieure
et à la contemplation de ses objets, si tu la considères
comme l'ascension de l'âme vers le lieu intelligible,
tu ne te tromperas pas sur ma pensée,
puisque aussi bien tu désires la connaître.
Dieu sait si elle est vraie.
Pour moi, telle est mon opinion : dans le monde intelligible,
l'idée du bien est perçue la dernière et avec peine,
mais on ne la peut percevoir sans conclure qu'elle est la cause
de tout ce qu'il y a de droit et de beau en toutes choses;
qu'elle a, dans le monde visible, engendré la lumière et le
souverain de la lumière; que dans le monde intelligible,
c'est elle-même qui est souveraine et dispense la vérité et
l'intelligence; et qu'il faut la voir pour se conduire
avec sagesse dans la vie privée et dans la vie publique.
Je partage ton opinion, autant que je le puis.
Eh bien ! partage là encore sur ce point,
et ne t'étonne pas que ceux qui se sont élevés à ces hauteurs
ne veuillent plus s'occuper des affaires humaines,
et que leurs âmes aspirent sans cesse à demeurer là-haut.
Mais quoi, penses-tu qu'il soit étonnant qu'un homme
qui passe des contemplations divines aux misérables choses humaines
ait mauvaise grâce et paraisse tout à fait ridicule, lorsque,
ayant encore la vue troublée et n'étant pas suffisamment accoutumé
aux ténèbres environnantes, il est obligé d'entrer en dispute,
devant les tribunaux ou ailleurs, sur des ombres de justice
ou sur les images qui projettent ces ombres,
et de combattre les interprétations qu'en donnent
ceux qui n'ont jamais vu la justice elle même......




